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mardi 29 mars 2011

Les rites comme actes d’institution, Pierre Bourdieu

Dans son article « Les rites comme actes d’institution », publié dans « Actes de la recherche en sciences sociales, en 1982, Pierre Bourdieu s’intéresse à la signification et à la fonction sociale des rites alors que Arnold Van Gennep et Victor Turner n’ont proposé selon lui, qu’une analyse descriptive de leurs différentes phases.

Consacrer la différence

Ce n’est pas tant le passage d’un stade à un autre qui retient son attention que l’effet de séparation qu’il provoque entre les individus qui ont subi un rituel et ceux qui ne le subiront jamais, marquant ainsi leur différence. C’est pourquoi, Bourdieu parle de rite de légitimation ou de rites d’institution. Il prend l’exemple de la circoncision. Elle ne peut être appliquée qu’aux hommes – enfants ou adultes. En traitant de façon différente les hommes et les femmes, le rite de la circoncision consacre, institutionnalise leur différence. Il constitue en distinction légitime, en institution, une simple différence de fait.

Agir sur la représentation du réel

Comment s’opère la consécration d’une différence ? Quels en sont les effets ? Pour Bourdieu, les sciences sociales doivent prendre en compte l’efficacité symbolique des rites d’institution, c’est-à-dire le pouvoir qui leur appartient d’agir sur le réel en agissant sur sa représentation (il rejoint en cela l’analyse de Maurice Godelier me semble-t-il). L’investiture, qu’il donne en exemple, transforme :

• la représentation que les autres se font de la personne investie et leur comportement à son égard

• la représentation que la personne investie se fait d’elle-même et les comportements qu’elle se croit tenue d’adopter.

« Le titre de noblesse ou le titre scolaire, multiplient, et durablement, la valeur de leur porteur en multipliant l’étendue et l’intensité de la croyance en leur valeur ».

Signifier à l’individu son identité

Le rite d’institution est aussi un acte de communication qui a vocation à signifier à quelqu’un son identité à la « face de tous » en lui notifiant avec autorité ce qu’il doit faire et ce qu’il doit être. A chacun de « tenir son rang », de se conduire en conséquence de ce qu’il est. « Deviens ce que tu es » constitue pour Bourdieu la formule qui « sous-tend la magie performative de tous les actes d’institution ».

Décourager la transgression

L’acte d’institution a aussi pour fonction de décourager la transgression. Bourdieu donne pour exemple imagé la muraille de Chine qui a pour rôle à la fois d’empêcher les étrangers d’entrer et les Chinois de sortir (selon Owen Lattimore). En rappelant aux individus leur identité et le rôle qui leur est assigné, le rite d’institution entend les sauvegarder du déclassement, leur éviter la tentation de déroger à la règle. Cela passe par l’éducation, l’incorporation, sous la forme de « l’habitus » qui permet de fixer à chacun ses limites, de rester à sa place.

Effet et efficacité des rites douloureux

Les expériences psychologiques qui ont été menées montrent que les rites initiatiques sévères et douloureux pour le corps provoquent une adhésion plus forte à l’institution. Les exemples ne manquent pas : pratiques religieuses ascétiques, formation des élites (écoles préparatoires), rites initiatiques des tribus primitives… mais aussi pratiques du bizutage.

Les stratégies de condescendance

Bourdieu appelle « stratégies de condescendance ces transgressions symboliques de la limite qui permettent d’avoir à la fois les profits de la conformité à la définition et les profits de la transgression ». Le condescendant a le privilège de prendre des libertés sur son privilège. Sûr de son identité culturelle, il peut jouer avec la règle et afficher ses goûts pour des choix qui ne relèvent pas du milieu social auquel il appartient.

L’acte doit être garanti par tout le groupe

Les actes que Bourdieu qualifie de « magie sociale » (mariage, baptême, signature, adoubement…) ne peuvent être réussis que s’ils bénéficient de la reconnaissance de tout le groupe. La légitimité du mandataire est fondée non dans sa croyance singulière en ce qu’il fait mais dans la croyance collective, garantie par l’institution et matérialisée par un titre ou par des symboles (galons, uniforme par exemple). Un titre (Monsieur le Président) est un témoignage de reconnaissance à l’égard de l’institution et non de la personne qui le porte. « La croyance de tous, qui préexiste au rituel, est la condition de l’efficacité du rituel ».

Les rites d’institution : une raison d’être ?

Bourdieu termine son article sur une interrogation qu’il qualifie lui-même de métaphysique : « les rites d’institution n’ont-ils finalement pas pour rôle de donner de l’importance aux êtres humains ? Et de conclure que s’ils répondent aux besoins des uns de les arracher à leur insignifiance, ils entraînent les autres dans le néant.

mardi 1 février 2011

La gestion et les rites, Claude Riveline

Dans son article "La gestion et les rites", Claude Riveline démontre comment les actes ritualisés, notamment au sein des entreprises, sont plus efficaces que les idées. Partant de l'hypothèse d'Emile Durkheim dans Les formes élémentaires de la vie religieuse qui stipule qu'un rite nécessite une tribu pour l'observer et un mythe pour lui donner sens, Claude Riveline observe les rites dans le monde des affaires. Il établit une correspondance entre rites/mythes/tribus et méthodes/raison/équipes, transposant les mécanismes des "peuplades primitives et exotiques" au monde moderne. C'est le regard de l'ethnologue introduit dans notre quotidien. Ce qui est étonnant, remarque Claude Riveline, est que le vocabulaire moderne peut évoluer en contre-sens par rapport à celui des "peuplades exotiques" lorsque le triangle ne fonctionne plus : ainsi la tribu devient-elle un clan lorsque la raison s'écroule (elle devient alors un mythe), on taxe de rites des méthodes qui n'auraient plus de sens. Claude Riveline cherche à comprendre comment ce triangle rites/mythes/tribus peut recouvrir dans nos sociétés modernes des "connotations suspectes", à la lumière d'autres domaines de la vie sociale où celui-ci est présent : armée, sports, musique, école, politique...Son analyse nous montre que les rites sont partout et qu'aucun acte n'est dénué de valeur symbolique. Riveline attribue le basculement du triangle mythes/rites/tribus vers quelque chose qu'il qualifie d'inconvenant à la déception que nos sociétés ont subie suite aux espoirs nés du siècle des Lumières : repousser les dogmes au profit de la raison, habiller ceux qui sont nus, nourrir ceux qui ont faim. En lieu et place de quoi, notre société a placé le mythe dans la fabrication des objets (surpassant l'activité humaine), le rite dans l'usage des chiffres, la tribu dans l'humanité entière.

mardi 18 janvier 2011

L’imaginaire devient un rapport social quand il se traduit par des pratiques symboliques

Dans « Communauté, société, culture - Trois clefs pour comprendre les identités en conflits », Maurice Godelier démontre que les sociétés ne se constituent pas dans l’histoire à partir des liens de parenté (Lévi-Strauss) – même s’il reconnaît qu’ils sont une composante essentielle de la vie sociale - ou de production (thèse marxiste) mais à travers les rites d’initiation qui imposent un régime de pouvoir, un ordre au sein de la société. Après avoir analysé les rapports sociaux existants au sein de diverses sociétés dont celle des Baruya de Papouasie Nouvelle-Guinée, qu'il étudie de 1966 à 1988, il met en évidence que l'ordre social (ici fondé sur la domination masculine) repose sur les rites qui alimentent les mythes fondateurs, eux-même issus de faits imaginaires. Chez les Baruya, on apprend très tôt aux jeunes garçons que ce sont les femmes qui ont tout d’abord existé. Elles ont inventé de nombreuses choses parmi lesquelles les  arcs et les flèches dont elles ne savent pas bien se servir (elles tuent trop d’animaux…). Les hommes les leur ont confisqués puis interdits, ainsi que leurs flûtes, qui symbolisent leur vagin et que les hommes s'approprient.  A travers les rites d’initiation, les hommes perpétuent les actes visant à priver les femmes de leurs pouvoirs. « On mesure donc le rôle immense de l’imaginaire dans la construction des réalités sociales et des subjectivités qui les vivent et les reproduisent ».