Deuxième partie : de la philosophie de l’intérêt aux prémices du fonctionnalisme
Les sociétés ne sont pas seulement des Etats-Nations, elles rassemblent des individus. La notion d’individu libre et autonome apparaît avec l’avènement de la société moderne qui succède au monde des communautés. Le rationalisme prend le pas sur le sacré. L’individu devient central et l’emporte sur le groupe. Dès lors, qu’est-ce qui permet à la société moderne de perdurer ? De concilier liberté individuelle et organisation de la vie sociale ?
Les réponses apportées depuis le XIXe siècle relèvent de la « philosophie de l’intérêt ». Comme pour Louis Dumont (1911-1998) pour qui les sociétés individualistes et égalitaires « mettent en leur cœur les relations instrumentales, les relations aux choses, dominées par une idéologie économique ». Ou pour des sociologues tels que Ferdinand Tönnies (1855-1936), qui considère que la société moderne, qui regroupe des individus autonomes, tient par la « convention », la vie sociale apparaissant comme le produit d’un contrat. La « stabilité sociale est dans tous les cas fondée sur la liberté de l’individu de poursuivre la recherche de son propre bonheur ». Il contribue ainsi au bonheur collectif.
Une nouvelle approche né avec la « tradition sociologique » qui s’oppose à cette philosophie de l’intérêt qui pour les sociologues sape les fondements de la vie collective, tandis que la communauté ne peut plus être une réponse à la préservation conjointe de l’ordre social et de la liberté individuelle. Cette nouvelle réponse, c’est l’institution. Institution religieuse pour Tocqueville (1805-1859) qui a étudié la société américaine au sein de laquelle cohabitent harmonieusement esprit religieux et esprit de liberté. « L’individualisme y est tempéré par la religion qui cimente les communautés et alimente la vertu, fondement de l’esprit civique ». Pour Tocqueville « la société désigne le système d’interrelations qui lie l’ensemble des individus qui partagent une culture commune. Aucune culture ne pourrait exister sans une société. Mais également, aucune société ne pourrait exister sans une culture ».
Durkheim (1858-1917) s’oppose à la vision de Tocqueville car il considère que le religieux est le point d’ancrage des anciennes communautés traditionnelles. Pour lui, c’est l’école, l’éducation qui joue désormais un rôle d’intégrateur social. A la religion, se substitue une morale laïque et rationnelle.
En fait, Durkheim s’inscrit dans la tradition darwinienne de son époque. La société moderne est le « résultat d’un processus général de différenciation ». « Les fonctions sociales sont différenciées : elles sont séparées les unes des autres et sont remplies par des individus, des genres, des groupes et des institutions différentes ». C’est une société complexe marquée par la différenciation fonctionnelle et structurelle. Dans ce cadre, le religieux disparaît au profil du rationnel. Nous attendons par exemple du médecin qu’il nous prescrive un traitement relevant de la science et non pas d’une puissance divine.
La thèse de Durkheim expliquant la capacité de l’homme moderne libre à fonder un ordre social stable est « la volonté » comme capacité à agir conformément à la raison. Une raison qui se développe à travers un processus d’intériorisation des morales civiques et professionnelles transmises par le biais des institutions (notamment l’école) et des corps intermédiaires. Et qui font de l’homme, avant tout, un être social.
Dans cette logique, Durkheim considère que si l’intégration faiblit « l’infini des désirs sans bornes progresse et génère l’anomie », la régression de l’espèce humaine à un stade inférieur. C’est pourquoi il est essentiel que « les hommes dominent les femmes, que le monde du public et de l’action qui libère le monde du privé et des sentiments qui asservit. Lapeyronnie remarque que ces idées n’ont rien d’anecdotique et qu’elles sont à la source de nos représentations modernes des genres. C’est là que l’on comprend que la morale dite laïque découle bien de la morale religieuse, reprenant ici le flambeau de la domination masculine. Les procédés utilisés sont toujours les mêmes : recours aux mythes, justification en apparence raisonnée. Rappelons-nous les Baruya de Maurice Godelier qui eux aussi craignaient le désordre et privaient à cet effet les femmes de leur pouvoir d'action.
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mercredi 6 juillet 2011
mercredi 12 janvier 2011
Les règles de la méthode sociologique - la méthode des variations concomitantes - Emile Durkheim
Durkheim fonde la méthode des variations concomitantes qui est toujours utilisée en sociologie même si d'importants progrès ont depuis été réalisés dans le domaine des études statistiques.
Cette méthode permet d'obtenir mécaniquement un rapport de causalité entre les faits sociaux sans recourir aux vues de l'esprit (ou presque !)
On cherche à l'aide de la déducation comment l'un des deux faits a pu produire l'autre.
On vérifie l'ypothèse à l'aide d'expériences, c'est-à-dire de comparaisons nouvelles.
Si la déducation est possible et que la vérification réussit, on pourra regarder la preuve comme faite.
Si, au contraire, on s'aperçoit que les faits n'ont pas de lien direct entre eux, on recherche un troisième phénomène dont les 2 autres dépendent et qui ait pu servir d'intermédiaire entre eux.
Dès qu'on a prouvé que dans un certain nombre de cas, deux phénomènes varient l'un comme l'autre, on peut être certain qu'on est devant une loi.
Cette méthode permet d'obtenir mécaniquement un rapport de causalité entre les faits sociaux sans recourir aux vues de l'esprit (ou presque !)
On cherche à l'aide de la déducation comment l'un des deux faits a pu produire l'autre.
On vérifie l'ypothèse à l'aide d'expériences, c'est-à-dire de comparaisons nouvelles.
Si la déducation est possible et que la vérification réussit, on pourra regarder la preuve comme faite.
Si, au contraire, on s'aperçoit que les faits n'ont pas de lien direct entre eux, on recherche un troisième phénomène dont les 2 autres dépendent et qui ait pu servir d'intermédiaire entre eux.
Dès qu'on a prouvé que dans un certain nombre de cas, deux phénomènes varient l'un comme l'autre, on peut être certain qu'on est devant une loi.
mardi 4 janvier 2011
Les règles de la méthode sociologique - évolution et transformation sociales - Emile Durkheim
Selon Durkheim, l'évolution sociale ne trouve pas son origine dans la constitution psychologique de l'homme. La cause déterminante d'un fait social doit être recherchée parmi les faits sociaux antérieurs. Il remet ici en question l'approche d'Auguste Comte pour qui l'homme est, par instinct, poussé vers le progrès, ainsi que l'approche d'Herbert Spencer pour qui la recherche du bonheur constitue le moteur de développement d'une société de plus en plus complexe. Théories pour lesquelles leurs auteurs n'apportent aucune preuve de véracité. Dans la même perspective, Durkheim pose pour règle que "la fonction d'un fait social doit toujours être recherchée dans le rapport qu'il soutient avec quelque fin sociale". Ainsi, les faits sociaux ne doivent pas être considérés sous un angle psychologique.
Durkheim examine ensuite les éléments qui constituent le milieu social interne - les choses (objets matériels, droit, moeurs, monuments, produits de l'activité etc.) et les personnes - ne leur reconnaissant pas davantage de puissance motrice dans les transformations sociales même si elles exercent sur elles un certain poids. C'est le mileu humain qui en est le principal facteur actif, à travers le "volume de la société" (nombre d'unités sociales) et sa "densité dynamique" (nombre d'individus qui sont en relations, pas seulement commerciales mais aussi morales). La densité matérielle (développement des voies de communication et de transmission) est en général en phase avec la densité dynamique.
Pour Durkheim, c'est donc le milieu social qui est le facteur déterminant de l'évolution collective.
Durkheim examine ensuite les éléments qui constituent le milieu social interne - les choses (objets matériels, droit, moeurs, monuments, produits de l'activité etc.) et les personnes - ne leur reconnaissant pas davantage de puissance motrice dans les transformations sociales même si elles exercent sur elles un certain poids. C'est le mileu humain qui en est le principal facteur actif, à travers le "volume de la société" (nombre d'unités sociales) et sa "densité dynamique" (nombre d'individus qui sont en relations, pas seulement commerciales mais aussi morales). La densité matérielle (développement des voies de communication et de transmission) est en général en phase avec la densité dynamique.
Pour Durkheim, c'est donc le milieu social qui est le facteur déterminant de l'évolution collective.
lundi 3 janvier 2011
Les règles de la méthode sociologique - différencier la psychologie de la sociologie- Emile Durkheim
Durkheim établit un parallèle entre la cellule vivante et les molécules qui la composent d'une part, et entre la société et les individus d'autre part, avançant qu'un "tout n'est pas identique à la somme de ses parties". L'association donne naissance à quelque chose de nouveau qui constitue l'objet d'étude de la sociologie, contrairement à la psychologie centrée sur l'être individuel. La pression qu'il considère comme étant le signe distinctif des faits sociaux, domine l'individu tout en lui étant extérieure. Ainsi, la société est un système formé par l'association d'individus qui possède ses caractères propres. "Le groupe pense, sent, agit tout autrement que ne le feraient ses membres, s'ils étaient isolés". Ainsi les phénomènes de groupe ne peuvent-ils s'expliquer simplement par le psychisme individuel de chacun des membres du groupe. Les caractères généraux de la nature humaine n'expliquent pas les phénomènes sociaux mais les rendent possibles. C'est pourquoi Durkheim considère toutefois qu'une connaissance de la psychologie peut constituer une bonne base pour aller vers la sociologie. Durkheim illustre son propos à la confusion de certains sociologues qui ont considéré que la religion, le mariage ou la famille s'expliquent par des sentiments de religiosité naturelle, de jalousie sexuelle ou de pitié filiale inhérentes à la nature humaine (à son psychisme) alors qu'en fonction des conditions sociales ou d'une société à l'autre, elles varient considérablement dans leur forme, voire n'existent pas. "C'est donc que ses sentiments résultent de l'organisation collective, loin d'en être la base".
jeudi 30 décembre 2010
Les règles de la méthode sociologique - expliquer les faits sociaux : la cause, ses effets - Emile Durkheim
Durkheim reproche aux sociologues de son époque de ne chercher qu'à montrer les effets des faits sociaux qu'ils étudient, de ne chercher qu'à expliquer le rôle qu'ils jouent sans en rechercher les causes. Il donne plusieurs exemples pour démontrer la nécessité de comprendre l'origine des faits appréhendés. Nous retiendrons celui-là : "pour rendre à un gouvernement son autorité [...] il ne suffit pas d'en sentir le besoin ; il faut s'adresser aux seules sources d'où dérive toute autorité, c'est-à-dire constituer des traditions, un esprit commun, etc." Pour lui, les causes et les effets doivent être étudiés séparément, le sociologue doit déterminer s'il y a un lien entre le fait considéré et les besoins généraux de la société - et quelle est la nature de ce lien - sans se préoccuper de savoir si ce lien a été créé de façon intentionnelle. Durkheim reconnait un caractère de réciprocité aux causes et aux effets. Si les effets découlent naturellement des causes, ils permettent également de les entretenir. Les peines sont nées du sentiment d'offense des hommes face aux crimes mais à contrario, elles entretiennent le degré d'intensité de l'offense en étant appliquées. Enfin Durkheim précise que les faits sociaux ont généralement une utilité, sinon ils disparaissent. Le sociologue, au-delà de le la détermination des causes, doit définir la part qui revient au fait social dans l'établissement de l'harmonie générale d'une société.
mercredi 29 décembre 2010
Les règles de la méthode sociologique - distinguer le normal du pathologique - Emile Durkheim
Aux yeux du sociologue, le bien et le mal n'existent pas. Son rôle n'est pas de juger les faits sociaux, sa réflexion ne doit pas être bercée d'idéologie mais éclairer la pratique. Le sociologue distingue les faits normaux des faits morbides ou pathologiques de la façon suivante : le type normal est le type moyen qui réunit les caractères les plus fréquents tandis que le type pathologique est celui qui s'écarte de l'étalon défini.
"Il faut renoncer à cette habitude [...] de juger une institution, une pratique, une maxime morale [...] pour tous les types sociaux indistinctement". La normalité ne peut être jugée que par rapport à une "espèce sociale" déterminée, à une phase précise de son développement.
"Pour que la sociologie soit vraiment une science de choses, il faut que la généralité des phénomènes soit prise comme critère de normalité".
La classification des espèces sociales
Durkheim indique que pour les historiens, les sociétés constituent des individualités hétérogènes incomparables entre elles (l'histoire est une successsion de périodes ; les sociétés n'ont rien à apprendre les unes des autres) tandis que pour les philosophes, les évolutions sociales sont liées à l'évolution des attributs généraux de la nature humaine (la constitution de l'homme domine tout le développement historique ; le genre humain est appréhendé dans sa globalité). La sociologie apporte une réponse nouvelle à travers ce qu'il nomme les "espèces sociales" qui réunit unité et diversité. La classification des espèces n'exige pas un inventaire complet de tous les caractères de tous les individus qui la composent (ce serait impossible). Durkheim préconise de ne retenir que quelques caractères présentant une pertinence, et de n'étudier que quelques sociétés et non la totalité. "Une observation bien faite, de même que, souvent une expérience bien conduite suffit à l'établissement d'une loi".
Il propose de nommer "morphologie sociale" la partie de la sociologie qui a pour tâche de constituer et classer les types sociaux.
Parenthèse : je découvre qu'il y a une rue Emile Durheim à Paris dans le 13e sur le blog de ch@
Les règles de la méthode sociologique - la démarche du sociologue - Emile Durkheim
"Traiter les faits sociaux comme des choses" et poser les fondements d'une nouvelle science de la société qui, sur le modèle des sciences expérimentales, permette de mieux la décrire et l'expliquer : tel est le projet d'Emile Durkheim lorsqu'il publie les règles de la méthode sociologique en 1895. Dans sa préface, Laurent Mucchielli, sociologue et historien, présente quel a été l'apport de Durkheim à la réflexion sociologique tout en la resituant dans son contexte historique et dans celui de l'état des recherches à cette époque. 3 grands principes à retenir :- les faits sociaux doivent être observés sans jugement personnel pré-établi (reconnaître et mettre à distance les prénotions) - Le sociologue doit, lorsqu'il détermine l'objet de ses recherches s'affranchir de ses préjugés et éviter d'utiliser des concepts qui n'ont pas été établis scientifiquement. S'il les utilise, il doit cependant être conscient de leur moindre valeur
- chaque affirmation doit être accompagnée de preuves (défendre l'impérieuse nécessité d'administrer la preuve)
- le social doit être expliqué par le social (la sociologie doit éviter la réduction du social à l'individuel, se distingant ainsi de la psychologie)
La première étape du travail du sociologue doit être de définir l'objet de sa recherche le plus précisément possible et de façon objective à travers les propiétés que cet objet recouvre et non la façon dont il est appréhendé (idée de l'esprit). Cette première définition n'exprimera pas l'essence de la réalité mais préparera le terrain pour y parvenir ultérieurement. Elle permettra de prendre contact avec les choses, fournira le premier point d'appui nécessaire aux explications.
Les mots utilisés par le sociologue doivent être expliqués de façon préalable pour être sûr que chacun les comprendra dans le même sens. En sociologie de nombreux termes (famille, propriété, crime etc.) sont utilisés régulièrement par tout un chacun. D'où la nécessité de les préciser rigoureusement, de créer des "concepts nouveaux, appropriés aux besoins de la science et exprimés à l'aide d'une terminologie spéciale". Durkheim précise cependant que toute science doit partir de la "sensation"d'où découlent les idées générales vraies ou fausses, scientifiques ou pas mais qui constituent un point de départ en vue que la science soit ancrée dans la réalité. Pour éviter au mieux la subjectivité, le sociologue doit "poser en principe que les faits sociaux sont d'autant plus susceptibles d'être objectivement représentés qu'ils sont plus complètement dégagés des faits individuels qui les manifestent".
mardi 8 juin 2010
Définition de l'action sociale selon Emile Durkheim
Durkheim contribue à faire de la sociologie une science autonome, différente de la psychologie et de la philosophie en ramenant le fait social à un objet.
Pour lui, les caractères de l'action sociale ne se situent pas, comme pour Weber, dans les états subjectifs des personnes mais dans les réalités extérieures aux personnes qui les contraignent. Il entend par réalité extérieure, la conscience collective composée de manières d'agir, de penser et de sentir - héritage commun d'une société donnée. A cette conscience collective qu'il définit par "type psychique" d'une société particulière, il oppose la conscience individuelle, univers privé de chaque personne : caractère, tempérament, hérédité, expériences peersonnelles. Cette conscience personnelle est plus ou moins développées, forte. La conscience collective ne s'impose pas aux individus de la même manière d'une société à l'autre. Mais quelque soit sa force, elle est toujours contraignante, coercitive (elle impose le respect de la loi, de la règle).
Mais Durkheim rétablit la continuité entre l'individu et la société, le psychique et le social en affirmant que l'individu, par l'éducation qu'il a reçue, ne ressent pas la contrainte que lui impose la société au sein de laquelle il vit. Il n'en est pas conscient ou plutôt il l'a assimilée, elle est devenue sa propre conscience morale.
La définition de Durkheim élargit la notion de l'action sociale :- il peut y avoir action sociale sans interaction entre individus
- l'action sociale peut être présente dans l'activité individuelle - pensée, sentiment...- dès lors qu'elle correspond aux manières d'agir, de penser, de sentir collectives.
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